JOURNAL DE CAMPAGNE 

 

A Pierre et Emmanuelle,

pour leur chaleureux soutien indéfectible.

  

A peine arrivé à l’hôpital psychiatrique Sainte-Marie, l'homme est expédié à l’Hôpital généraliste parce qu’il n’a pas d’électrocardiogramme alors qu’Il est présenté comme souffrant d’arythmie cardiaque et qu’Il déclare par ailleurs une sévère rétention intestinale.

Que chacun fasse son boulot! Il y a comme une querelle qui se livre à travers son arrivée.

Le voici aux Urgences, peut-être parce qu’à cette heure-là les services de consultation sont fermés, ou pour une toute autre raison qu’Il ne connaîtra jamais.

Là, on commence par l’installer sur un chariot brancard et Il découvre que l’engorgement des services d’Urgence n’est pas ne relève pas des fake news.

Des chariots et des chariots semblables au sien s’alignent dans les box de soins prévus à cet effet et partout autour où un espace suffisant le permet, par dizaines. Cela évoque un embouteillage de retour de week-end. Les prévisions des architectes sont largement obsolètes. On se croirait dans un pays en guerre.

 

Un médecin vient lui palper les intestins. Il les trouve mous, donc, normaux.

En lisant son dossier, le personnel croit qu’il est déjà pensionnaire de l’Hôpital psychiatrique ; donc, c'est un malade mental.

Du coup, le regard change. Il est apparemment mal assorti à la patientelle des lieux : embarqué par les pompiers du bureau de sa psychiatre contre son gré au cours d’une consultation, voilà deux jours qu’Il est dans la même tenue estivale peu adaptée au lieu ; le mois de Septembre est encore chaud, ses nus-pieds dégagent une forte odeur de cuir. Lorsqu’Il les retire, ainsi que ses vêtements, pour s’étendre sur le lit, ses pieds sont maculés par la teinte noire du cuir de ses chaussures ; ce qui donne l’impression qu’ils sont sales. Peut-être d’ailleurs le sont-ils quelque peu. Avec le sac à courses contenant quelques effets qu’Il transporte avec lui, qu’on lui a apportés lors de sa première nuit dans le premier hôpital, on peut le prendre pour un SDF. Les soignants regardent la plante de ses pieds en passant devant son lit, ils tournent leurs yeux vers lui au passage. Ils sont de plus en plus nombreux à venir voir la bête curieuse et malpropre.

 

Puis on roule son chariot jusqu’au service de radiologie. Le préposé au transport semble vouloir battre son record de vitesse à travers les couloirs. Les néons défilent à toute allure.

 Là, on le fait se mettre debout devant une plaque de métal et Il reçoit une bonne décharge de rayons X sous forme d’une ligne rouge barrant horizontalement son abdomen. Il lui en restera une douleur durant deux jours, durant lesquels il pensera que ceci, s’ajoutant à la dose de protons absorbée pendant le Petscan qu’Il a passé le matin de son internement et qu’Il n’a pu éliminer faute de parvenir à boire beaucoup, comme le prescrivaient les consignes placardées sur les murs du service, ne manquera pas de faire bientôt éclore quelque cancer.

 

Après quoi on le ramène dans le box, où réapparaît l’urgentiste qui l’a initialement ausculté, accompagné d’une autre Blouse Blanche qu’il lui présente comme le Chef du Service. Penchés sur lui, allongé sur le chariot sous la lumière crue, ils lui reprochent de leur avoir fait perdre inutilement un temps précieux pour ceux qui, eux, sont de VRAIES urgences.

 

Maintenant, on l’a fait descendre du chariot, et ils lui parlent de façon menaçante d’un lavement, puisqu’il prétend avoir une occlusion intestinale ; le décor est prêt : une couche a été étendue sur le lit, une protection contre l’incontinence posée sur celle-ci, bien en évidence. Il y a des accessoires, un rideau à l’ouverture de l’alcôve, un public en face dans les autres chariots, un projecteur : bref, c’est un spectacle théâtral qui va se dérouler, spectacle d’humiliation dont Il va être le protagoniste principal. Le chef de service tient dans la main un petit tuyau de plastique transparent dont l’usage est sans équivoque : on va le barbouiller en public de sa propre merde. Ils lui demandent tout de même s’Il préfère que cela se passe là, ou bien à Sainte Marie. Pour gagner du temps, Il choisit la seconde option, dans l’espoir d’échapper à la punition.

 

S’ensuit alors une longue attente de plusieurs heures. Il est tard. Son chariot a été déplacéé hors du box et parqué parallèlement à ceux qui y font face. Le personnel qui continue à défiler tourne le visage pour le regarder au passage ; une aide soignante, âgée et visiblement outrée par l’outrecuidance de ce malade mental, parvenue à sa hauteur, murmure « Ca pue » avec une moue de dégoût. les patients alentour le regardent également, des murmures s’échangent entre les eux et leurs accompagnants. Et voici qu’on éloigne les chariots du sien. Serait-il dangereux?

 

Comme personne ne se préoccupe de son retour à Sainte Marie et qu’il est maintenant plus de minuit, Il troque sa chemise d’hôpital contre ses vêtements pour s'esquiver : il ne peut rester là et dans cette situation plus qu’embarrassante indéfiniment. Alors qu’Il fait quelques pas, une voix le rappelle par son nom. On ne l’a pas vraiment oublié, juste feint. Il a vu entretemps que les patients recevaient un dossier à l’issue de leurs soins et qu’ils allaient payer à un guichet en partant. Il est atrocement mal à l’aise car Il n’a ni papiers d’identité ni le moindre centime sur lui.

 

Deux heures du matin : deux ambulanciers se présentent enfin. Il part avec eux sans qu’on lui demande, bizarrement, de payer quoi que ce soit et on ne lui remet pas de dossier médical. A la sortie des Urgences quelques soignants fument et semblent amusés à son passage. Il comprend qu’il s’agit d’un traquenard : ce n’est d’ailleurs pas une vraie ambulance : le brancard n’est pas couvert d’un drap, comme cela a toujours été le cas jusqu’à ce moment là, durant les pérégrinations de ces derniers jours, des objets hétéroclites s’y trouvent. On lui demande de s’asseoir sur le siège arrière. Il refuse d’entrer dans ce véhicule désaffecté. Une bousculade s’ensuit et tandis qu’Il se cramponne aux montants de la portière Il se sent  soulevé de terre et c’est de force qu’Il se voit plaqué par trois ou quatre personnes sur le brancard où on lui lie les pieds, les poignets et la taille. On l’insulte, on le tutoie, on lui dit qu’Il ne devrait pas tenter de défaire ses liens, que l’on n’a pas que ça à faire à cette heure-ci, que c’est parce qu’Il est raciste qu’Il se comporte de cette manière, évidemment : l’un des ambulanciers est Noir, l’autre Arabe.

 

L’homme ligoté tente à présent de repérer le trajet à travers les glaces de l'ambulance malgré l'opacité de la nuit. Il est persuadé qu’on va le conduire au milieu de nulle part, peut-être le rouer de coups et l’abandonner barbouillé dans sa merde. Il n’aura ni vêtements pour se changer ni chaussures adaptées pour marcher jusqu’en ville. Il ne pourra joindre Sainte Marie où on le portera absent et sera très très loin de chez lui.

 

Unknown

A SUIVRE ...