L’Usage du monde est un livre de Nicolas Bouvier, avec des illustrations de Thierry Vernet, paru en 1963, à la Librairie Droz.

Cet « ouvrage-culte » de Nicolas Bouvier, tel qu'il a été défini par le magazine Lire est à la fois un récit de voyage et une invitation à l'émerveillement au gré des flâneries de l'auteur. Dans ce livre se retrouvent déjà les principaux thèmes qui reviendront dans les œuvres suivantes (Chronique japonaiseLe poisson-scorpion ou encore le Journal d'Aran et d'autres lieux) : le voyage comme invitation au décentrement, à se rendre disponible et ouvert au monde extérieur, à en grappiller « les miettes », selon l'expression de Bouvier et à se laisser remodeler par lui.

Pour l'essayiste Mona Chollet, Nicolas Bouvier fait preuve dans ce « livre mythique », d'une « érudition stupéfiante pour un jeune homme de vingt-cinq ans » et « ne sépare jamais le sublime du trivial, le poétique du pragmatique, la vie intellectuelle de la vie tout court ».

En 2006 est parue aux éditions L'Âge d'Homme, sous le titre Peindre, écrire chemin faisant, la correspondance que Thierry Vernet envoya quotidiennement à sa famille tout au long de ce voyage.

 

Carte du voyage de Nicolas Bouvier dans L'Usage du monde
Itinéraire de Nicolas Bouvier tel que raconté dans son œuvre.

Le livre est un récit du voyage effectué par les deux amis de la Yougoslavie à l'Afghanistan, entre juin 1953 et décembre 1954. La route, effectuée en Fiat Topolino, les mène de Belgrade jusqu'à la Turquie, l'Iran (où ils passent l'hiver 1953-1954 à Tabriz), le Pakistan (dont une longue halte à Quetta), et l'Afghanistan (ils se séparent à Kaboul, le récit de Nicolas Bouvier continuant jusqu'à la passe de Khyber). Pour gagner le peu d'argent nécessaire au fil du voyage, Thierry Vernet vend des peintures et Nicolas Bouvier écrit des articles pour des journaux suisses ou autres, fait des conférences, donne des cours de français.

 

Wikipedia

 

 

Bam, en Perse.

 

A l’est de Bam, la piste traverse une dépression de sable jaune où le tombeau d’un chef mongol célèbre comme doigt solitaire. Comme nous arrivions à sa hauteur, un groupe de nomades qui longeaient la piste nous arrêtèrent pour nous remettre un morceau de journal déchiré. C'était un billet du chauffeur du point IV. La jeep avait déjà passé et nous attendait au poste de Faragh aussi longtemps que possible. Possible voulait dire : environ 10 heures du soir, parce qu'il devait franchir la dune de Shurgaz avant l'aube, au moment où la rosée et le froid donnent un peu de consistance au sable. On pressa l'allure. Vers neuf heures du soir, À trente kilomètres de Faragh, le pignon de troisième – la vitesse de croisière – se rompit. Il fallait rouler à dix en seconde, profiter de la moindre pente pour pousser le moteur, engager la prise en dessous du régime et prier qu’elle y remonte. Nous n'avancions pas. Lorsqu'à onze heures nous atteignîmes Farhad, là jeep venait de partir.

Farah, un endroit où l'on vous attend ! Vous imaginez un village.

C'était la bastide isolée des télégraphes, un tamaris frémissant, et une lampe au carbure sous laquelle trois nomades silencieux entourent un gendarme endormi. On le réveilla pour qu'il télégraphie au poste de Shurgaz d'arrêter la jeep et de nous la renvoyer. Si la commission était faite, elle serait là vers deux heures du matin. Il n'était toujours pas question de dormir. On patienta sans rien voir venir, en buvant du cognac, en maudissant le télégraphe. (cette attente somnambulique, le vertige du désert, le geste lent d’un des nomades écrasant un scorpion avec sa babouche….)

Au début du siècle, sous les derniers Kadjar, le télégraphe qu’on venait d'installer bourdonnait pour transmettre à la cour, du fond des provinces, des rapports qui commençait à peu près par : «Roi des Rois, Pivot du Monde, Pasteur Sérénissime…» et ce n'est qu'ensuite qu'on en venait aux histoires de révolte, de famine ou de gros sous. Toute cette pompe! Et maintenant, ce modeste message de détresse dont nous dépendions tant, et qu’il n'était pas foutu de faire passer.

À deux heures, toujours rien ; mais l'alcool nous ayant donné du courage, on repartit vers Shurgaz avec cette voiture moribonde. Si la jeep avait fait demi-tour, nous ne risquions pas de la manquer : il n'y a pas de monde dans cette partie de la planète.

 

Plus tard

 

Conduit jusqu’à l’aube pour essayer de trancher ce noeud qui m’empêchait de dormir. Le désert avait pris une magnifique couleur de cendre. La lune éclairait l’horizon et l’espèce de cairn gigantesque qui, sur cette étape, sert de repère aux camionneurs lorsque le vent de sable a effacé la piste. C’est l’extrémité méridionale du désert de Lout où, bon an mal an, pour un axe cassé, pour une batterie séchée par le soleil, une demi-douzaine de chauffeurs laissent leur peau. le lout est, de plus, mal famé : Loth - dont il tire son nom - y vit sa femme transformée en statue de sel ; quantité de génies et de goules y rôdent, et les Persans y placent la demeure du Diable. Si l’enfer est l’anti-monde dans ce silence dangereux que seul trouble le bourdonnement des mouches, ils ont raison.

 

1823-2-47dee

 

Désert de Lout

 

Cet extrait est emblématique de l'écriture de Nicolas Bouvier, car on y trouve à la fois l'aventure, le récit légendaire, la beauté de la description et la rencontre avec Autrui.

 

 Pour en savoir davantage sur ce désert et la province de Khermân :

 

http://www.teheran.ir/spip.php?article1823#gsc.tab=0

 

Unknown

 

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