Suite :

 

Après plusieurs longues minutes, le véhicule franchit une barrière de rouge et de blanc alternés colorée, vire dans une allée étroite et grimpe une colline, s’éloignant de la zone éclairée, entre deux murs de grillages anti-évasion couronnés de barbelés.

L’auto finit par s’arrêter devant une porte dans l’obscurité d’un renfoncement.

Le lieu était lugubre ; serrure de sécurité, alarme, blindage. Le conducteur sonna. La porte s’ouvrit sur un long corridor éclairé au néon, et deux pseudo Blouses Blanches, l’un au crâne rasé, l’autre en catogan, le firent s’asseoir dans un bureau en désordre ressemblant vaguement à une infirmerie. Craignant d’être soumis à la violence vengeresse des deux hommes, qui bien sûr étaient de mèche, Il resta debout, veillant à garder les deux dans son champ de vision de crainte d’être attaqué par derrière. Il dut signer une liasse de formulaires dont Il tentait de débusquer les pièges par une lecture frénétique mais incomplète, vu le rythme auquel les papiers lui étaient présentés sous les yeux, et quand Il se retourna Il vit le second se livrer dans son dos à une fouille minutieuse de ses maigres bagages, et confisquer rasoir et lampe de poche.

 

Se rappelant les propos que lui avait confiés la femme au cours de sa première nuit de folie, à l’Hôpital Pasteur, Il se dit qu’Il avait été conduit dans un lieu reculé de l’hôpital, livré aux soignants qui selon elle frappaient ceux qui s’aventuraient la nuit dans les couloirs, qui pourraient faire de lui ce qu’ils voudraient sans contrôle aucun, sans que quiconque sache ce qu’il était devenu.

 

Puis on le fit passer dans un bureau adjacent, où, malgré l’heure plus que tardive Il dut subir un entretien avec un soi-disant psychiatre qui lui posa toutes sortes de questions visiblement improvisées à partir du contenu des entretiens qu’il avait eu précédemment avec plusieurs psychiatres au cours des deux folles journées précédentes. Il joua le jeu tout en se riant dans son for intérieur de cette supercherie, grotesque comédie où un jeune homme à peine sorti de l’adolescence, au longs cheveux sans coupe, et dont les vêtements dépassant de sa blouse fatiguée trahissaient, tout comme ses vieilles baskets et sa mise générale, le déguisement. Peut-être même, pensa-t-Il, ont-ils confié le rôle du psychiatre à un copain, voire à un patient. Bien que peu rassuré, Il trouvait dans cette scène quelque chose de presque excitant car il n’était pas dupe. En tout cas, tous trois devaient bien rire dans leur barbe et le feraient plus encore quand ils évoqueraient cet entretien nocturne en dehors de sa présence.

 

Il n’était pas loin des quatre heures du matin lorsqu’Il fut conduit à la chambre la plus éloignée à travers le long corridor, comme si on voulait l’isoler. Tous trois croisèrent le cheminement fantomatique d’un jeune homme squelettique, à la démarche lente et saccadée d’un zombie, les jambes raides traînant sur le sol dans un pyjama décoloré, à qui les deux pseudo infirmiers dirent de regagner sa chambre.

Lorsqu’Il entra dans la chambre, stupéfaction : c’était une pièce qui semblait inutilisée depuis des décennies, dont l’agencement a minima aurait pu dater des années 70, avec la terne grisaille de son carrelage malpropre et la teinte fanée de ses murs. N’était la situation, Il aurait cru à un gag de caméra cachée. Lorsqu’on lui désigna son lit situé près de la baie vitrée entravée de barreaux Il vit, couché sur le ventre, tout habillé  d’un short gris et d’un tee-shirt noir qu’il ne quitterait jamais jours et nuits durant leur longue cohabitation, un homme de forte stature sur le lit qu’Il dut contourner, qui feignait visiblement l’endormissement, car les mains qui cachaient son visage laissaient entrevoir un œil ouvert tourné vers lui. De temps à autre ses jambes se soulevaient et retombaient en cognant de manière imprévisible et bruyante la structure métallique du lit, ce qui à chaque fois réactivait la frayeur de notre homme. Son short jamais froissé contrastait étrangement avec ses chaussettes de laine rouge sang reprisées à la main d’un autre ton.

Tout cela lui fit voir tout de suite qu’il ne s’agissait pas d’un vrai patient, mais que ce géant à l’allure d’un boxeur avait été posté entre son lit et la porte pour lui casser la figure dès qu’Il serait allongé. Quand Il apprit dès le lendemain que l’homme n’avait aucun effet avec lui, Il penserait qu’il s’agissait d’un mouchard placé dans sa chambre afin de l’espionner.

 

Il ne se coucha donc pas pour rester aux aguets et surveilla alternativement  l’intérieur et l’extérieur.

En effet, l’aube se levait et Il avait aperçu des silhouettes se mouvoir furtivement dans une sorte de parc situé derrière la baie vitrée. L’une d’elles longea même la fenêtre et Il la vit, bien qu’elle tentât de se dissimuler en se courbant le plus possible, le manche d’un couteau dépassant de son poing. Un autre homme était masqué sous une cagoule et sans doute était-ce l’un des ambulanciers à qui Il avait eu affaire.

 

Unknown

Cependant le jour s’affirma et rien de ce qu’Il avait redouté ne se produisit.

 

Il entendit des portes battre et des pas dans les couloirs. Il pensa que certaines chambres devaient être occupées par des habitants n’ayant rien à voir avec la condition psychiatrique, qui devaient sans doute partir au travail. Son voisin de lit se leva et sortit. Au bout d’un moment Il se décida à en faire de même, mais il était persuadé que l’autre l’attendait dans le couloir pour lui faire son affaire ; aussi il sortit brusquement en vérifiant à droite et à gauche qu’il n’y avait personne, pas plus que dissimulés dans les angles des couloirs voisins. Il croisait de jeunes gens pour la plupart qui le saluaient. Les portes coupe-feu du couloir étaient closes. Quand elles furent ouvertes, après que le sol fut séché de son lavage, il suivit les gens et constata que son lit avait été changé de chambre pendant son sommeil. celle-ci ne se situait plus à l’extérieur donnant sur une grande cour mais à l’intérieur. Cependant le mobilier, les couleurs, tout était à l’identique. Ils étaient vraiment très forts!

 

 Et ce n’est que plus tard qu’Il apprit que l’homme cagoulé portait en fait une capuche, et qu’il était accoutumé de marcher en faisant des allées et venues en fumant dès l’ouverture de la porte du parc au petit matin. Quant à l’autre, il passait une partie de sa journée à marcher courbé en deux le long des murs pour récolter des mégots réutilisables, son briquet dans sa main repliée. Le voisin de chambre ne fut qu’un voyageur sans bagages.

 

Il n’y eut - évidemment - ni scène d’humiliation ni acte de vengeance.

Tout cela avait été le fruit de son délire.