Les trois Mohamed

 

D’abord, d’abord il y a Madame Mohamed, qui marche dans le couloir - car elle ne sort jamais dans le jardin et ne se montre que lorsque sa présence est strictement nécessaire (repas,traitements) - en parlant à mi-voix pour elle même, en Arabe (que peut-elle donc faire toute la journée dans sa chambre?) et  en traînant les pieds, la cinquantaine bien sonnée, toujours jupe et pull over, qui ne m’a jamais adressé la parole ni donné un regard droit dans les yeux.

 

Ensuite c’est le jeune Mohamed, la vingtaine, corps d’un rugbyman qui aurait troqué son entraînement contre des excès de nourriture et de coca. Ses tongs sont écrasées par son poids. Poli. Discret. Parle peu. Me montre le respect dû à un chibani.

 

Et puis il y a M. Mohamed, quinquagénaire, qui raconte volontiers en tête à tête avoir reçu un mauvais sort de ses voisins d’immeuble africains, ne se mêle guère aux autres, et fume, fume, et qui prévoit d’envoyer une lettre à Monsieur le Préfet pour lui signifier l’inopportunité de son internement sous contrainte … quoique, dira-t-il le jour suivant, à y bien réfléchir, comme le préfet lui en veut, la lettre pourrait se retourner contre son expéditeur car le représentant de l'Etat pourrait en tirer un argument contre lui.

 Beaucoup de naïveté dans tout cela, à l'évidence, plus que de prétention.

 

M. Mohamed porte des vêtements de seconde main qui lui sont tirés d’une réserve. Il marche à patites pas, sur les talons.

 

Tous trois ne reçoivent de visites ni ne se parlent.