Il est émouvant.

 

Quand il est arrivé une fin d’après-midi dans le Service, il a traversé l’étendue du couloir par d’aussi grandes enjambées qu’il marcherait les jours et les semaines suivantes, d’un pas pressé, le buste porté en avant.

 

Avec ses cheveux noirs brillants tombant sur la nuque et la frange balayant ses grands yeux sombres, on eût quelque peu dit un Ogre, son sac à dos de toile lourdement chargé sur son blouson en jean’s et ce noir saroual flottant sur ses baskets neuves aux couleurs flashy qu’il porterait quotidiennement. La dureté qui pouvait émaner de son regard contrastait avec la douceur de son élocution, due à l’absence de ses incisives. 

 

On aurait pu le prendre pour un gitan, avec son teint hâlé.

 

Ce sac contenait entre autres une dizaine de sarouals bientôt vendus ou donnés à plusieurs Patients, créant ainsi une sorte de mode dans le micro-espace de l’unité de soins, un mini ordinateur portable ainsi qu’une enceinte sans fil relayant la musique délivrée par son téléphone cellulaire high tech d’une valeur, disait-il, d’un millier d’euros - à l’instar de Dylan, lequel possédait lui aussi une enceinte wi-fi mais celle-ci figurant un modèle réduit du célèbre ampli Marshall. 

 

  

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Grâce à ce dispositif, qu’il tenait de la main au cours de ses déplacements, l’on pouvait savoir où il se trouvait, quand il approchait ou s’éloignait et dans quelle direction, selon l’intensité du son.

 

Cette technologie était aussi un outil de diffusion de musique, pour lui même à travers les couloirs, ou à partager dans le jardin, de jour ou durant les longues soirées d’été entre la fin du  dîner et l’extinction des feux à 23 heures, assis sous la tonnelle où nous étions quelques-uns à écouter le plus souvent ses albums de Hubert Félix Thiéfaine, des Pink Floyd et de Francis Cabrel, en compagnie de Greg le plus souvent, et parfois de Sébastien et avec la présence intermittente de Nicolas, venant et partant de son pas somnambulique, comme flottant à ras du sol, mais, dès la nuit d’automne installée, privés de la gent féminine retirée en chambre.

 

Tout ce petit monde à mon exception fumait cigarette sur cigarette, en roulait à qui mieux mieux, et venait parfois en fin de soirée le moment où Greg - qui refusait souvent les menus proposés et restait à jeun, s’allongeant alors à même le carrelage dans l’angle du salon, seule pièce où il était permis de demeurer si l’on ne voulait pas participer au repas, lové aux pieds du baby foot - me demandait si je n’avais pas quelque chose à manger, ce qui me contrariait parce que je craignais que s’instaure entre nous une sorte de racket, mais me donnait par ailleurs l’occasion de lui offrir quelque chose, en retour de ses soirées musicales, ainsi qu’une occasion d’être valorisé à ses yeux.

 

D’autant que, voisins de table par l’arbitraire des infirmiers, nous restions quasiment sans échanger un mot pendant les repas, lorsqu’il les prenait, lui se limitant à protester à juste titre contre la maigreur des rations et jusqu’aux minuscules tranches de pain du petit déjeuner, moi ne sachant de quoi lui parler de peur de ne pas savoir capter son intérêt, car je le craignais et souhaitais lui plaire pour m’en faire un protecteur plutôt qu’un prédateur. Et comme les deux autres commensaux de notre tablée restaient mutiques, l’ambiance n’incitait pas à prolonger le repas.

 

La violence surgissait parfois brusquement dans ses révoltes contre l’institution ou ses représentants, et il se rebellait, jusqu’au  traitement qu’on lui donnait et dont il disait qu’il le rendait malade - d’ailleurs il en était parfois abruti. Il disait souffrir d’une hépatite devenue cirrhose en soulignant du geste de la main son ventre gonflé. On a pu l’entendre parler de méthadone . Un jour il est sorti furieux d’un entretien avec un psychiatre et a rouvert avec brusquerie la porte du bureau de ce dernier, accompagné d’un Steph lui aussi en rage, pour invectiver le médecin, lui disant qu’il le conduisait au suicide, arguant des cicatrices striant ses avants-bras pour montrer qu’il savait de quoi il parlait et mimant le geste de se trancher la gorge. Ce qui lui valut une dizaine de jours en iso.

 

Lorsqu’il était en manque de tabac, il apostrophait Brigitte à travers le jardin et par les baies ouvertes de l’étage situé au-dessus où logeait cette Patiente, quelle que soit l’heure tardive, alors que la plupart des patients dormaient déjà, criant des déclarations d’amour à pleine voix tout en lui demandant de lui envoyer des cigarettes par la fenêtre, ce qu’elle faisait parfois.

 

A son arrivée Greg m’avait extrêmement saisi : m’ayant pris à part dans le jardin, alors que nous ne nous étions jamais rencontrés, il m’avait dit que j’avais peur de quelque chose, et que je ne devais jamais me laisser engloutir là-dedans . Il avait vu juste.

 

Quand il vous fixait en vous serrant la main le matin, son regard vous pénétrait jusqu’au fond de l’âme.

 

A mon départ il m’a dit qu’il m’aimait bien. J’en ai été étonné et ému.

 

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