A mon arrivée Nicolas était hirsute, cheveux en bataille et barbe non rasée, le visage squameux, ses vêtements froissés et sale, son pantalon tenant à peine sur ses hanches à l’aide d’une élastique - les ceintures proscrites en ces lieux - et traînait sur le sol. Sa maigreur extrême relevait de l’anorexie. Désincarné, il marchait en traînant ses tongs usées et marquées à son nom au feutre à petits pas comme un vieillard, bien qu’il fût plutôt jeune, la trentaine peut-être, les jambes raides, le buste figé, les avants-bras verrouillés à l’horizontale. Quand on le rencontrait de nuit errant dans les couloirs, passant d’une chambre à l’autre, on eût dit un fantôme ou un mort vivant.

 

Dépourvu de tout sens de l’intimité pour autrui, il venait s’installer à côté de vous lorsque vous parliez avec un patient ou un visiteur, voire votre conjoint(e) et entrait dans la conversation. Il fallait lui demander de s’éloigner avec insistance.

 

 Avec lui nous étions toujours le 18 Août, et même lorsque nous fûmes au mois de  Septembre, et il m’avait rebaptisé du nom de Pallanca *. On disait qu‘il avait été agent immobilier à Monaco. Il citait souvent les noms de célébrités du business, tel Bill Gates, qu’il semblait admirer.

 

Il vous attribuait ascendants et descendants.

 

Il avait voulu me prendre pour victime, et me harcelait en me fixant des ultimatum, susurrant à mon oreille de lui rendre son portable et son ordinateur avant une jour et l’heure qu’il avait fixés. Il murmurait plutôt qu’il ne parlait à mon oreille, énonçant des propos sur le mode de la prophétie et dont la teneur m’échappait, sur l’intonation descendante du comédien Alain Cuny. Il concluait en traçant devant lui un signe de croix et en disant Amen, voire Ainsi soit-il, tel un ecclésiastique.

 

Il s’était accoutumé à emprunter les impedimenta des résidents, ustensiles de toilette, vêtements, et surtout ce qu’il utilisait pour écrire ses phrases énigmatiques ou menaçantes - tout papier faisait l’affaire, tout stylo également - que je trouvais déposées sur la table de ma chambre, celle-ci restant comme les autres ouverte jour et nuit. Régulièrement, les patients qui constataient la disparition de leurs effets allaient les chercher dans sa chambre. Mais il n’était pas le seul kleptomane.

 

Parfois lorsqu’il errait dans les couloirs il pouvait lancer quelques mesures d’Opéra en Italien et sa voix devenait étonnamment puissante et juste.

 

Et cependant, et bien qu’il se fît menacer de se faire casser la gueule en cas de récidive par Steph le coléreux lorsqu’un objet disparaissait, il faisait partie de la communauté et tout le monde - patients, soignants - l’appelait par son prénom. Il pouvait parler au personnel soignant comme à des domestiques pendant les repas pour obtenir des suppléments ou les mets de son choix parmi ceux proposés au menu - un matin il mangea trois portions de beurre sans pain au petit déjeuner - toutes choses qu’il n’était pas possible d’obtenir pour le patient lambda.

 

* Gildo Pallanca Pastor, né le 1ᵉʳ avril 1967 à Monaco, est un homme d'affaires et entrepreneur monégasque, promoteur immobilier, pilote automobile et propriétaire PDG de Venturi Automobiles. Il est un neveu de Michel Pastor. Wikipedia