LE JARDIN D’ARSEMAIN

  

D'une façon ou de l’autre      perdu pour perdu      ici  -  en l'extrémité où m’ont rejetées les infortunes de ce monde       j'ai voulu tenter un saut plus leste  que le désastre

 

Et comme       la tête en bas et les pieds en l’air       je luttais pour m'affranchir de mon       propre propre poids       certaine inspiration qui me portait vers les hauteurs       en moi se retourna si brusquement       que je me trouvai de biais et voici que je me débattais       en un jardin tout parsemé de galets blancs et de la limpidité bleue de la menthe

 

Frais et dispos je m’avançai       brisai les verges de l’eau       pour voir qui jouaient les ludions       un petit fanal allumé dans leur ventre       Mika Xénia Manio       les étoiles

 

Une résine ambrée engluait leurs cheveux et       d'un coté de l’autre       elles étiraient encore à demi formé       pour s’en libérer quelque papillon sublime       Et dans les empreintes que délivrait la vaste foulée du platane      on distinguait encore les lignes tenant à l'énigme du premier humain

 

(Jeune homme qui en endures tant       rappelle toi       comment jadis s’ébranlaient les trirèmes chargées d'un peuple à l’oeil farouche       Ces tout premiers reflets sur le cuivre       les vieillards gesticulaient avec des cris perçants       ïaï       ïatataï       cognant le bois       de leurs cannes contre les dallages

 

Mais quelle fleur soulevaient les tempêtes! Et quelles caravane de monts les grandes nuits de Lune ! Le cheval qui t'enlevait jusqu'au fond des confins       et ensuite enfouie au secret des futaies la maison       je dis       rappelle toi       le poids de ton cœur à l'époque et cette jolie tête que tu prenais pour l'embrasser parmi la blanche efflorescence du jasmin

 

Et garde présent à l'esprit       garde présent à l'esprit toujours       tu m'entends ?       le ah que suscite le meurtre       le ah que suscite l’amour)

 

Les arbres distillaient leur verdoyante fève       et sur les groseilliers tombait un chatoiement doré       Des sorbets de fruits se dénouaient et d’en haut s’abattaient d’étranges volutes d’encens       j'étais accablé par tant de bonheur       pourtant je cherchais à revivre à l'envers toute ma destinée

 

Et comme je laissais vaguer ma pensée derrière moi       telle une hirondelle d'air pur       qui change de couleur sur l’eau       froide ou annulaire ou diaphane        la tête de la première j'ai heurté le fond       D’où rebondit un soleil

 

L’éther en prit une rayure       et j'entendis rouler vers la terre d’en bas les quatre fleuves au nom fameux      Pheisôn      Geôn      Tigris      Euphratis

 

Soleil       mon soleil       à moi       prends-moi       prends-moi tout et laisse-moi       laisse-moi l'orgueil       De ne pas montrer de larmes      De t'approcher seulement et de brûler       j'ai crié et j'ai tendu la main

 

Disparu le jardin!       Le Printemps l'avait englouti avec ses dents dures comme l’amande

 

Et je me retrouvai debout       avec une main brûlée       ici      –  en l'extrémité on m’ont rejeté les infortunes      à combattre le Non et l'Impossible de ce monde.

 

Pour en savoir plus, sur le poète :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Odysséas_Elýtis

 

Odysseas_Elytis_1974

Odysséas (sic) Elytis (Οδυσσέας Ελύτης) en 1974

 

Notes :

- Elytis est nommé Odysseus chez Gallimard (cf. photo de couverture ci-dessous) et Odysséas sur Wikipedia.

- Un géon correspond à une entité hypothétique qui interviendrait dans la construction d'une représentation. Mais ce n'est manifestement pas le sens du mot geôn dans le poème. Je n'ai rien trouvé quant à Pheisôn. Pour les deux autres noms de fleuves, cela va de soi.

- Axion Esti est traduit en "Loué Soit" par les traducteurs Xavier Bordes et Robert Longueville ou encore  "ce qui est digne".

 

Unknown

 

Le poème prend place dans le recueil "L'arbre lucide et la quatorzième beauté", initialement publié en 1971. On le trouve aisément dans la collection Poésie Gallimard, accompagnant Axion Esti.

 

Toute information sur une critique ou une analyse du texte ou du recueil "L'arbre lucide et la quatorzième beauté", en français,  sera la bienvenue.