L'heure du crépuscule, le soir, c'est l'heure à laquelle tout le monde cesse de travailler autour de l’écrivain.

 Dans les villes, dans les villages, partout, les écrivains sont des gens seuls. Partout, et toujours, ils l'ont été.

 Dans le monde entier avec la fin de la lumière, c'est la fin du travail.

 Et cet heure là je l'ai toujours ressentie comme n’étant pas, quant à moi, l’heure de la fin du travail, mais l'heure du commencement du travail. Il y a là, dans la nature, une sorte de renversement des valeurs quant à l’écrivain.

 L'autre travail pour les écrivains et celui qui quelquefois fait honte, celui qui provoque la plupart du temps le regret d'ordre politique le plus violent de tous. Je sais qu'on en reste inconsolable. Et que l'on devient méchant comme des chiens de leur police.

 Ici, on se sent séparé du travail manuel. Mais contre ça, contre ce sentiment auquel il faut s'adapter, s’y habituer, rien n’y fera jamais. Ce qui dominera toujours, et ça nous fait pleurer, c'est l'enfer et l’injustice du monde du travail. L'enfer des usines, les exactions du mépris, de l’injustice et du patronat, de son horreur, de l'horreur du régime capitaliste, de tout le malheur qui en découle, du droit des riches à disposer du prolétariat et d’en faire la raison même de son échec  et jamais de sa réussite. Le mystère c'est pourquoi le prolétariat accepte. Mais on est nombreux et chaque jour davantage à croire que ça ne peut plus durer longtemps. Que quelque chose a été atteint par tous, une nouvelle lecture peut-être de leurs textes déshonorants. Oui, c'est ça.

 

 

Marguerite Duras, Ecrire, Gallimard, 1993.

Unknown

 

 

Un texte écrit dans sa maison de Neauphle-le-château et publié trois ans avant sa disparition.